• Image

    Les mages d’Orient étaient-ils (vraiment) des sages ?

    Dans l’imaginaire populaire de Noël, « trois rois mages » suivent l’étoile de Bethléem jusqu’à la crèche de Jésus. Pourtant, lorsque l’on revient attentivement au texte biblique, ce récit bien connu mérite d’être nuancé. Le récit de Matthieu, souvent simplifié par la tradition chrétienne, présente une réalité plus sobre, mais aussi plus riche sur le plan symbolique et théologique.

    Combien étaient-ils, et où vont-ils réellement ?

    Le texte de Matthieu ne précise ni le nombre de visiteurs, ni leur statut royal. Il parle simplement de μάγοι (magoi) venus d’Orient (Matthieu 2:1). L’idée qu’ils étaient « trois » vient uniquement de la mention de trois types de présents – l’or, l’encens et la myrrhe (Matthieu 2:11). Quant à la célèbre crèche, elle appartient au récit de Luc (Luc 2:7).

    Matthieu, pour sa part, situe la scène dans une maison (oikia), ce qui suggère un cadre différent, probablement postérieur à la naissance elle-même.

    Ces précisions ne sont pas des détails secondaires : elles rappellent que Matthieu et Luc poursuivent des objectifs théologiques distincts et ne cherchent pas à produire un récit harmonisé (au sens moderne).

    Qui sont les magoi ?

    Le terme grec μάγοι (magoi) est un emprunt au monde médio-perse. Dans l’Antiquité, il désigne généralement des astrologues, parfois associés à des fonctions sacerdotales dans le cadre du zoroastrisme.

    Il ne s’agit pas d’un mot valorisant en soi, et il n’implique pas nécessairement la sagesse morale ou spirituelle. C’est d’ailleurs pourquoi la traduction « sages » – très répandue – est déjà une interprétation.

    Pour une large partie des lecteurs juifs du Ier siècle, ces personnages sont avant tout des païens (pas nécessairement au sens péjoratif), étrangers à l’alliance d’Israël, et issus d’un univers religieux marqué par l’observation des astres.

    Une démarche politiquement risquée

    Le récit souligne un contraste frappant : ces astrologues païens viennent demander à Jérusalem où est né le « roi des Juifs », alors qu’Hérode règne déjà. Historiquement, Hérode le Grand est connu pour sa méfiance maladive et sa violence à l’égard de toute menace potentielle à son pouvoir, y compris au sein de sa propre famille (Flavius Josèphe, Antiquités judaïques).

    Du point de vue géopolitique, la démarche des mages est donc risquée, voire naïve. Ils acceptent de rencontrer Hérode et semblent, dans un premier temps, se fier à ses intentions déclarées. Ce n’est qu’à la suite d’un avertissement divin en songe qu’ils évitent de retourner vers lui (Matthieu 2:12).

    Lorsque Matthieu écrit qu’Hérode se rend compte qu’il a été « trompé » (ἐνεπαίχθη), il emploie le même verbe que celui utilisé plus tard pour décrire les moqueries infligées à Jésus lors de sa passion (Matthieu 27:29). Le choix lexical n’est pas anodin : il inscrit déjà le récit de l’enfance dans une dynamique de renversement et d’ironie.

    Balaam, le magos inattendu

    Un éclairage intéressant provient de la littérature juive antique. Philon d’Alexandrie, philosophe juif du Ier siècle, qualifie Balaam de μάγος (magos). Or Balaam, dans le livre des Nombres (chapitres 22–24), n’est pas présenté comme un modèle de clairvoyance spirituelle.

    Dans un épisode célèbre, son ânesse perçoit la présence de l’ange de Dieu avant lui, au point de devoir lui expliquer son propre aveuglement. Le récit insiste sur l’ironie : le voyant ne voit pas, et l’animal devient le véritable observateur. Même lorsque Balaam tente de maudire Israël, Dieu transforme ses paroles en bénédiction.

    L’étoile : un écho ancien

    C’est ici qu’intervient un possible lien intertextuel. Dans Nombres 24:17, Balaam annonce :

    « Une étoile sort de Jacob, un sceptre s’élève d’Israël. »

    Ce passage était largement interprété, dans le judaïsme ancien, comme une annonce messianique. Lorsque Matthieu fait dire aux mages :

    « Nous avons vu son étoile à son lever » (Matthieu 2:2),
    il est difficile de ne pas percevoir un écho volontaire à cette prophétie.

    Il faut cependant rester rigoureux : Matthieu ne cite jamais explicitement Balaam. Le lien repose sur une lecture intertextuelle plausible, largement reconnue par les chercheurs, mais qui demeure une hypothèse interprétative, non une affirmation explicite du texte.

    Une théologie du renversement

    Ainsi compris, le récit prend une profondeur supplémentaire. Comme Balaam autrefois, ces païens venus d’Orient ne sont pas présentés comme des modèles de sagesse intrinsèque. Leur rôle est ailleurs : Dieu choisit de se révéler à eux, malgré leur origine étrangère et leurs catégories religieuses imparfaites.

    Le message n’est pas que les mages sont « sages », mais que Dieu peut utiliser même des chemins inattendus pour conduire des nations vers le roi d’Israël. L’initiative ne vient pas de leur clairvoyance, mais de la révélation divine.

    Conclusion

    Le récit des mages, débarrassé de ses couches traditionnelles tardives, apparaît comme une composition théologique fine et ironique. Matthieu met en scène des païens guidés par Dieu, un roi de Judée aveuglé par la peur, et une étoile qui renvoie aux anciennes promesses messianiques.

    Loin d’exalter une sagesse humaine, le texte souligne un principe biblique récurrent : ce n’est pas la connaissance des astres, ni le pouvoir politique, ni même l’appartenance ethnique qui conduit à reconnaître le Messie, mais la capacité à répondre à la révélation lorsque Dieu choisit de parler.

    Sources : Matthieu 2, Luc 2, Nombres 22–24, Philon d’Alexandrie (De Vita Mosis), Flavius Josèphe, Antiquités judaïques